M. Poutine vient de jouer contre son pays et, accessoirement, de se tirer dans le pied. M. Poutine perd décidément la main, panique et s’aveugle car qu’a-t-il fait alors que l’Union européenne lui envoyait le chef de sa diplomatie pour tenter d’éviter que l’affaire Navalny ne compromette toute action commune des 27 et des Russes sur leurs terrains d’intérêts communs ?

Au lieu de constater que les Européens condamnaient, bien sûr, évidemment, cet acharnement judiciaire contre Alexeï Navalny mais restaient désireux de ne pas totalement rompre avec Moscou, il les a publiquement maltraités, pour ne pas dire giflés. Il aurait pu recevoir le chef de la diplomatie européenne pour marquer qu’il souhaitait lui aussi que des ponts restent ouverts entre l’Union et la Fédération de Russie. Ce geste ne lui aurait rien coûté mais il s’en est abstenu. Josep Borrell n’a pu voir que son homologue, Sergueï Lavrov, qui s’est surpassé dans son rôle de bouledogue et, cerise sur le gâteau, avant même que cette visite ne s’achève, Moscou a annoncé l’expulsion de trois diplomates européens, coupables d’être allé observer de visu les manifestations de protestation contre la persécution du Robin des bois russe.

C’était tout ce qu’il ne fallait pas faire car ça lui rapporte quoi à M. Poutine ?

S’il avait eu une once d’habileté, il aurait pu insister, comme il l’avait récemment fait, sur sa volonté de valoriser les terrains d’entente avec l’Union. Il aurait pu s’inspirer de ce qu’a su faire M. Xi, en décembre, quand il a signé un accord avec l’Union qui la distancie des Etats-Unis sur les rapports avec Pékin. Maintenant qu’il a perdu son ami Trump, M. Poutine aurait ainsi pu en revenir à la traditionnelle volonté russe de tenter de « découpler » les deux rives de l’Atlantique. Il aurait au moins pu rester aussi sourd que la direction soviétique lorsque François Mitterrand avait pris la défense d’Andreï Sakharov en plein dîner d’Etat au Kremlin mais non !

M. Poutine a joué au fier-à-bras, à la terreur de cour de récré. Cela ne lui rapporte qu’un aveu de panique dont la raison est simple.

En ayant eu l’audace inouïe de rentrer à Moscou, Alexeï Navalny s’est imposé en égal du président russe. Pour la première fois en deux décennies de pouvoir, Vladimir Poutine a en face de lui un chef de l’opposition qu’il lui sera difficile de faire assassiner maintenant qu’il a échoué à l’empoisonner. Il en est surpris, désarçonné et cela au moment même où il s’embourbe lentement mais sûrement en Syrie, perd pied dans les Etats sortis de l’Empire russe et voit sa popularité reculer parce que le niveau de vie baisse en Russie et qu’il devient un homme du passé.

Il y a vingt ans, Vladimir Poutine avait su séduire l’immense majorité des Russes en se présentant comme le vengeur d’une Russie tout autant humiliée par la perte de son Empire que par le hold-up sur les propriétés supposées collectives des temps soviétiques. Il était en cela l’homme de la revanche sur le XX° siècle finissant, mais le XXI° siècle s’est désormais ouvert.

Les Russes de moins de quarante ans n’ont pas plus connu l’Empire que les Français ou les Britanniques ne vivent à l’heure de leurs possessions perdues. Le hold-up qui indigne les Russes n’est plus non plus celui des privatisations frauduleuses de 1991 mais de l’invraisemblable corruption régnant aujourd’hui aux plus hauts niveaux de l’Etat.

M. Poutine a fait son temps et le sent si bien qu’il panique et fait tout ce qu’il ne faut pas faire en isolant son pays de l’Europe et le condamnant à un tête-à-tête avec la Chine dont personne ne veut en Russie, pas plus les grandes fortunes, que l’appareil de sécurité et les classes moyennes urbaines. Une fin de règne s’ouvre en Russie. Elle peut être longue et douloureuse mais elle s’est ouverte et l’Union européenne doit désormais s’atteler à parler directement aux Russes pour leur dire sa volonté de coopération économique et de stabilisation continentale. C’est de l’après-Poutine que l’Union doit entreprendre de poser les jalons.

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