La tentation est forte, M. le Président, mais gardez-vous en ! Vous pouvez vous dire, bien sûr, qu’il vous suffirait de sauver la mise à Alexandre Loukachenko pour pouvoir lui imposer un « processus d’intégration » entre son pays et le vôtre car il est dos au mur, après cinq semaines de manifestations.

Sans votre soutien, le président bélarusse tombera comme un fruit mûr. Il ne peut donc plus vous refuser cette union entre Belarus et Russie qu’il n’avait jamais voulu vous accorder. Avant que vous ne le receviez ce lundi, on ne parlait donc, à Moscou, que « partenariat stratégique » et « relations d’alliance » mais que vaudrait, M. Poutine, un tel accord signé par un homme aux abois dont son peuple ne veut plus ?

A Minsk comme dans le monde entier, jusqu’en Russie même, on dirait qu’Alexandre Loukachenko a vendu son pays pour conserver son pouvoir. Moralement contestable, cet accord léonin n’aurait qu’une bien éphémère valeur juridique car la fausseté des résultats de la présidentielle sera bientôt avérée. Non seulement cet accord sera dénoncé mais la tentative de l’imposer à la faveur de cette crise n’aura fait qu’éloigner le Belarus de la Russie et créer, à Minsk, la même russophobie que l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass ont développée à Kiev.

Alors, non, M. le président, ne faites pas cela !

N’allez pas vous tirer dans le pied et tellement porter tort à la Russie alors même qu’une autre option s’offre à vous, autrement porteuse d’espoirs et autrement plus profitable à l’image que vous laisserez. Vous avez le choix. Vous pouvez rester comme l’homme sous lequel les opposants mourraient tous, Alep a été rasée et la Russie a perdu l’Ukraine ou effacer ce souvenir-là au profit de celui d’un sage qui aurait su récréer confiance et stabilité en Europe en éteignant l’incendie couvant au Belarus.

L’heure du bilan approchant, M. Poutine, cela vaut d’autant plus le coup d’y réfléchir que tout vous permet de ne pas faire le mauvais choix.

 Plus d’un mois après la falsification du 9 août, les revendications et slogans des manifestants bélarusses demeurent empreints d’une formidable intelligence collective. « Va-t-en ! » crie-t-on à l’adresse d’un président en place depuis 1994. « Tribunal ! », scande-t-on pour l’en menacer mais on n’ovationne pas plus l’Union européenne qu’on ne conspue la Russie car, de tous âges et de tous milieux, ces hommes et ces femmes ont parfaitement bien intégré qu’il leur faudrait obtenir votre « nihil obstat » pour pouvoir se débarrasser de leur dictateur sans que le sang ne coule à flots.

Votre premier atout, M. Poutine, est que les Bélarussiens vous demandent votre appui et sont tout prêts à ce que les dirigeants qu’ils éliraient librement vous en remercient en confirmant les liens existant entre leur pays et le vôtre. Cette carte, vous pouvez la jouer et le faire sans risques car tout le monde voit bien en Europe – c’est votre deuxième atout – que le Belarus n’échappera pas au malheur et notre continent à un regain d’instabilité si vous n’acceptiez pas le retrait d’Alexandre Loukachenko.

Vous pouvez vous faire, M. Poutine, faiseur de paix.

Vous, le faiseur de guerre, pouvez changer la donne car bien des gens vous en sauraient gré et pas seulement en Europe occidentale. L’Europe centrale aussi aspire à ce que le président russe permette une transition démocratique au Belarus. Non seulement elle y aspire parce qu’elle sait que c’est une condition sine qua non et qu’elle ne veut pas voir monter la tension mais bien des figures de la majorité comme de l’opposition polonaise y travaillent déjà.

Au Parlement européen, cela a donné, mercredi dernier, un appel adressé aux « autorités russes » par deux élus polonais, MM. Biedron et Czarnecki, pour leur demander « d’apporter leur soutien à l’ouverture d’un authentique dialogue national » au Belarus. Cette démarche n’a pas été critiquée mais largement approuvée. D’autres initiatives vont suivre prochainement ou sont, plus discrètement, en cours. Toutes visent, M. Poutine, à vous convaincre de ne pas faire obstacle à un changement à Minsk mais, au contraire, à le faciliter.

Des Polonais vous appellent, M. le Président, à sauvegarder la paix civile au Belarus et vous ne saisiriez pas cette chance de mettre terme à trois décennies de défiance et tant de siècles d’affreux conflits entre la Russie et ses voisins ?

Vous ne verriez pas là, M. Poutine, la possibilité d’ouvrir une ère de sécurité et de coopération continentales ?

Vous ne béniriez pas l’occasion qui s’offre à vous d’entrer dans l’histoire comme l’homme d’Etat russe qui aurait enfin permis d’unir le continent Europe en réconciliant l’Union européenne et la Fédération de Russie ?

Je ne peux pas le croire, M. le Président, mais ne tardez pas, ne vous laissez pas trop longtemps tenter par ce qui ne serait qu’apparente et trompeuse facilité. 

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