Il y a encore un an, c’eut été impossible et même inconcevable. Il y a six mois même, le Parlement européen n’aurait pas si facilement adopté un rapport sur les relations euraméricaines disant d’emblée que l’Union européenne doit « développer son autonomie stratégique en matière de Défense et de relations économiques ».

 Ce rapport, le Parlement l’aura pourtant adopté cette semaine à une très forte majorité. Hier exclusivement française, partout taboue sauf à Paris, l’idée d’une Défense commune devient ainsi un projet européen puisqu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, s’y était déjà ralliée dans son discours sur l’état de l’Union.

Le tournant est complet et à tous les blasés jugeant que « ce ne sont là que des mots », il est urgent de rappeler que la politique commence avec des mots, en l’occurrence avec ce nouveau consensus sur lequel tout est à bâtir mais sans lequel rien n’eut été possible.

Après le Marché commun et la longue stagnation qui avait suivi l’introduction de la monnaie unique, l’Union entre bel et bien dans le troisième moment de son histoire, celui de l’unité politique, et c’est d’abord à Donald Trump qu’elle le doit.

En déclarant que si l’un des pays baltes était attaqué, les Etats-Unis ne devraient se porter à son secours qu’à la condition qu’il soit à jour de ses contributions à l’Alliance atlantique, il avait fait voir que la protection américaine devenait incertaine. Jusque dans les plus atlantistes des Etats membres, cette découverte faisait son chemin lorsque la Covid-19 est apparue. A la stupeur des eurosceptiques, l’Union a su relever le défi de la vaccination alors qu’aucun traité ne l’y avait préparée. L’Union a su faire ses preuves et c’est là-dessus que les Européens et leurs députés ont pris une leçon de choses sur l’état du monde et de l’Alliance atlantique en voyant les Etats-Unis se retirer seuls de Kabul avant de conclure dans leur dos un nouveau front contre la Chine dont ils étaient exclus.

En cinq ans, c’est une rupture épistémologique qui s’est opérée dans l’Union. Le réel y est devenu ce qu’on aurait dû penser depuis longtemps et non pas ce qu’on croyait depuis toujours mais maintenant, quoi ?

Il faudra maintenant jeter les bases d’une industrie et d’une recherche militaires paneuropéennes sans lesquelles il n’y aura pas de Défense commune, identifier les menaces auxquelles l’Union devra faire face dans les décennies à venir et nous doter non pas d’une armée européenne mais de forces européennes d’intervention rapides. Nous allons autrement dit entrer dans une longue et difficile période d’affrontement entre des priorités politiques différentes et des intérêts industriels concurrents qu’il faudra savoir concilier et faire converger.

Le navire européen sera plus d’une fois près de couler. Tout va tanguer dans la fureur d’une mer déchainée mais les moyens de relever ce défi sont en fait clairs. Parce que les Démocraties ont plus que jamais besoin de pérenniser leur alliance et qu’en tout état de cause, le déploiement d’une Défense crédible demande 15 à 20 ans, il ne s’agira pas, première évidence, de faire de cette Défense commune un complément à l’Otan mais le pilier européen de l’Alliance atlantique.

La deuxième évidence est que les Européens auront à convaincre les pays de la côte baltique et de la Mitteleuropa qu’il ne faut pas marcher vers la Défense commune avec résignation mais détermination. La troisième est que ce nécessaire allant ne s’imposera pas si ce renouveau de l’Alliance atlantique n’est pas l’œuvre commune des Etats-Unis et de l’Union.

La quatrième évidence est que les 27 auront donc à obtenir le soutien politique de Washington à la constitution de ce pilier européen de l’Alliance atlantique. La cinquième est qu’au bout du compte, les Américains consentiront à cette évolution puisqu’ils n’ont pas d’autre moyen d’obtenir des Européens qu’ils prennent leur Défense en mains et puissent un jour leur apporter leur soutien comme ils nous ont apporté le leur du début à la fin du siècle dernier.

La sixième est que lors de son dernier échange téléphonique avec Emmanuel Macron, Joe Biden a semblé commencer à envisager d’ouvrir cette porte. La septième évidence est que le changement d’équipe à Berlin ne devrait pas freiner mais accélérer ce mouvement puisque sa nécessité est admise par les trois composantes de la future coalition.

Quant à la huitième évidence, elle est que la montée des tensions internationales pourrait se précipiter dans un moment où l’Union n’aurait pas encore de Défense commune et où les Etats-Unis ne pourraient déjà plus se charger de la protéger. Ce moment peut arriver plus vite qu’on ne l’imagine et cette seule possibilité impose de passer au plus vite des mots à leur concrétisation, du consensus politique aux décisions pratiques.

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